Avant et maintenant

1 Fév

Avant, j’étais une petite fille très sage, tout le temps dans sa chambre en train de lire, de faire ses devoirs ou de faire des travaux manuels.

Avant, ma mère m’appelait « miss bougnette » car je me faisais très souvent des taches. Je me faisais aussi régulièrement des bleus, ce qui l’énervait car je ne me rappelais pas d’où ils venaient.

Avant, je ne comprenais pas vraiment pourquoi j’étais médiocre en sport, surtout les sports collectifs et les sports de rapidité. Ce n’étais pas faute d’y mettre tout mon coeur, d’avoir un physique tout à fait semblable à celui de mes camarades et de pratiquer une activité physique hebdomadaire (dans laquelle j’étais aussi loin de briller).

Avant, je ne comprenais pas pourquoi les autres tenaient tant à se regrouper avec celleux qui leur ressemblaient le plus et à faire exactement la même chose. Au collège, j’ai fait semblant d’aimer Leonardo Di Caprio, pour faire comme tout le monde. Au lycée, j’ai d’abord fréquenté le groupe « à la mode », avec qui ça se passait bien (j’étais invitée aux fêtes) mais au sein duquel je me sentais porter un masque. Alors j’ai changé pour le groupe des « marginaux », avec qui je me sentais libre d’exprimer ma fantaisie, sans craindre d’être hors norme.

Avant, le jour où j’ai dit à Doudou que, sans savoir pourquoi, je m’étais toujours sentie différente des autres, il m’a répondu d’arrêter de me regarder le nombril, parce que j’étais parfaitement normale.

Avant, on m’a fait comprendre que j’avais « brisé le cœur » d’un jeune homme. Depuis plusieurs mois, on avait un plaisir partagé à être partenaires lors d’un cours de danse. Il m’a invitée à dîner chez lui un soir et c’est quand son coloc m’a dit « Ses peluches, c’est son piège à filles » que j’ai compris qu’on n’était peut être pas sur la même longueur d’onde. Pendant le repas, j’ai donc subitement annoncé que j’étais fiancée (ce qui était vrai, mais je n’avais pas pensé à le crier sur les toits pour décourager toute tentative de séduction).

Avant, je travaillais d’arrache-pied pour mes études, et ça se passait bien. Mais quand j’ai commencé à travailler en tant que prof, dans un contexte professionnel complètement nouveau, ça s’est mal passé. J’ai accumulé les gaffes jusqu’à être prise en grippe par une partie de l’équipe. Bien sûr, le fait que je sois devenue maman pile à cette période n’a pas aidé, car du coup je n’ai pas pu compenser par une attention extrême et un travail forcené, comme je le faisais jusqu’alors.

Avant, j’avais une colère permanente, que je rentrais au maximum à l’intérieur de moi. J’étais énervée que les gens ne fassent pas attention aux autres, agissent en dépit du bon sens, en dépit de leurs convictions, et pire, qu’iels disent très souvent des choses qu’iels ne pensent pas, juste parce que ça leur passe par la tête à ce moment-là. Y compris les personnes très gentilles et intelligentes comme Doudou. Tout cela n’avait pas de sens pour moi, et ça me rendait dingue. D’ailleurs, de manière assez régulière, je pétais un câble pour une broutille.

Avant, Doudou et ses parents considéraient que j’étais une fille intelligente mais caractérielle, peu respectueuse des autres, « séductrice » avec les personnes qui ne me sont pas proches et capricieuse avec ma famille la plus proche. Ils me disaient toujours de faire moins d’activités, de moins travailler puisque j’étais très souvent fatiguée mentalement. Et moi je sentais bien que le problème n’était pas mes activités, qu’au contraire j’en avais vraiment besoin pour me défouler.

Avant, je ne comprenais pas pourquoi j’étais comme Bécassine quand je rencontrais une nouvelle situation : maladroite à tous les niveaux, semblant ne rien comprendre. Alors que plusieurs mois après je changeais complètement : je voyais clairement les choses et j’agissais exactement comme il le faut.

Avant, je ne comprenais pas pourquoi c’était si difficile pour moi de répondre aux commentaires de mon blog, alors que je consacre plusieurs heures chaque semaine aux articles.

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Et un jour, pour le Pinto qui passait son temps au parc à dessiner des chiffres dans le sable au lieu de jouer avec les autres, j’ai fait des recherches sur l’autisme sans déficit intellectuel (syndrome d’Asperger). Et ça m’a parlé étrangement. Maintenant je n’ai pas de diagnostic « complet » car il y a des années d’attente pour cela. Mais j’ai le diagnostic écrit par un psychologue spécialisé dans l’autisme, que je consulte chaque semaine depuis maintenant un an. Et quel soulagement !!!!!

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Maintenant, je sais que je ne suis pas pétrie de défauts indépendants les uns des autres, qui subsistent malgré l’énergie colossale et organisée que je dépense pour les gommer.

Maintenant, je sais que je n’arriverai jamais à comprendre pourquoi autour de moi tout le monde agit de manière bizarre. On n’a pas le cerveau construit de la même manière, c’est tout. Iels ont un fonctionnement tout à faire logique pour une personne neurotypique.

Maintenant, je sais que je fais manuellement et consciemment ce que la plupart des gens font de manière automatique et intuitive. Regarder dans les yeux ? Oui bien sûr que je le fais ! Je regarde un peu la pupille gauche, un peu la droite, un petit peu ailleurs sur visage (front, bouche) en fonction de la zone en mouvement, puis à nouveau l’œil droit, puis je dézoome pour regarder en même temps les deux yeux, etc. Apparemment ce n’est pas comme ça que les gens normaux font : iels regardent juste leur interlocuteur, c’est évident pour elleux.

Maintenant, je comprends pourquoi je suis si fatiguée quand je passe plusieurs heures avec plus d’une personne. En tête à tête, c’est fatigant mais je peux gérer : en limitant le nombre de rendez-vous par jour, puis en prévoyant rapidement un grand temps de calme pour faire une activité de « classement » (article de blog ou préparation de cours) afin de rassembler les morceaux de moi-même, éparpillés après avoir joué le rôle d' »antennes » pour essayer de comprendre la personne en face et lui répondre au mieux.

Maintenant, je mesure la chance d’avoir été en couple très jeune avec la même personne, ce qui m’a sans aucun doute protégée de beaucoup de problèmes.

Maintenant, je mesure ma chance d’avoir enfin trouvé un-e psy qui me convienne et me permette de me sentir tellement mieux.

Maintenant, je mesure également l’incroyable force que j’arrive à déployer depuis toujours, pour arriver à me comporter à peu près comme les autres.

Maintenant, je sais éviter les crises de colère, qui venaient d’un trop plein de contraintes au quotidien. Je me sens en droit de demander des aménagements, comme une moindre charge de travail quand je change d’environnement (le temps que je m’adapte à la nouvelle situation), des consignes explicites (car malgré mes efforts soutenus je ne capte pas tous les implicites qui sont évidents pour d’autres) et le droit de porter des bouchons d’oreille à la maison quand je sature. Ce n’est pas parce que je suis capricieuse, c’est parce que j’en ai besoin.

Au passage, ce n’est pas parce qu’on n’a pas de handicap qu’on n’a pas le droit d’exprimer ses besoins ! On devrait tou-te-s avoir assez d’estime de soi et de respect des autres pour permettre à chacun-e de demander ce dont iel a besoin, sans avoir à se justifier par une étiquette.

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Pour aller plus loin, si vous le souhaitez :

  • La différence invisible, de Julie Dachez. Une bande dessinée autobiographique de cette jeune femme Asperger, avec à la fin quelques pages très faciles à lire pour découvrir ce syndrome si différent de l’image qu’on se fait de l’autisme.

Bon week-end !

10 Réponses to “Avant et maintenant”

  1. Florence Arnaud 1 février 2020 à 15:55 #

    Avant tu étais une personne formidable, maintenant et après tu es et seras une personne formidable et je suis hyper fière de toi en lisant tes mots de ce jour. Je t’embrasse bien fort.

  2. Marie-Lise 1 février 2020 à 16:06 #

    Merci pour ce témoignage, et bonne continuation à vous !

  3. latablevegederese 1 février 2020 à 18:39 #

    moi je t’aime comme tu es, épicé tout !!!
    et de toute façon, même via le web on se reconnaît… ça fait des années que je le dis et plus le temps passe, plus je reconnais les gens qui me ressemblent
    de gros bisous du samedi ♥♥♥

  4. catherine 2 février 2020 à 14:10 #

    Merci pour cet article!
    mon fils de 18 ans est asperger diagnostiqué à 15 ans …et dyspraxique. et il a bien géré jusqu’au bac avec une AVS pd les années lycée§.
    Mais le passage en BTS lui a été fatal et tout s’écroule!
    donc je vous admire de faire et réussir si brillamment tout ce que vous faites! Bravo!!!
    et je comprends mieux votre sens du détail et souci d’exhaustivité dans vos articles!
    Et je partage l’avis du 1er commentaire: avant vous étiez géniale et maintenant vous êtes toujours géniale!

  5. Pauline 2 février 2020 à 15:38 #

    Bravo pour ce témoignage, qui, de façon plus large, permet de questionner notre rapport aux autres. Vous avez raison de dire qu’on devrait toujours écouter les besoins des autres, sans avoir besoin de leur mettre une étiquette, sans les considérer comme « bizarre »
    Et tant mieux si le blog vous permet de vous recentrer, on en profite !

  6. chutmamanlit 3 février 2020 à 16:17 #

    Merci pour ce témoignage qui me conforte encore une fois dans l’idée que le cercle de gens qui remet en cause l’ordre établi (Vegan, maternage, ief, etc, c’est très large) et le cercle des gens sur le spectre autistique est étonnamment similaire… Les aspies sauveront ils le monde ? En tout cas, ils font tout pour !

    (De mon côté, si je me pose des questions sur 3 générations, je n’ai pas encore ressenti le besoin d’aller plus loin dans les démarches mais je me nourris avec plaisir de témoignages de ce type)

  7. Anne 6 février 2020 à 12:56 #

    Sandrine, j’ai fait la même découverte sur moi (sans bilan ensuite) quand j’ai vu Julie Dachez intervenir dan C à vous suite à la déclaration de F. Fillon sur les autistes. Je me suis dit : mais elle n’est pas autiste ! Et je suis allée voir son blog. Ce fut une révélation. Je me suis enfin comprise ( à 54 ans !). Les mêmes signes : gros besoin de solitude, fatigue importante quand j’ai des contacts sociaux, me sentir un peu « spéciale », …. Internet me sauve la vie avec le partage de toutes ces connaissances en restant chez soi. Je termine ma carrière d’ IDE de nuit dans quels mois. Je savoure chacun de vos posts. Bonne journée. Anne J’ai aussi lu la BD de Julie

  8. Solange 11 février 2020 à 13:41 #

    Bonjour Sandrine,

    Je dois dire que votre article, ainsi que les excellents articles ou blogs cités, auraient changé ma vie quand j’avais 18 – 20 ans…
    Sept ans d’internat notamment, de 10 à 17 ans, ça a été rude : les autres filles n’ont pas toujours été tendres (non, je ne cherchais pas à faire ma maligne… mais c’est sans doute l’impression que je donnais), et la salle d’étude comme le dortoir, à 40, ça ne laisse aucune intimité.
    Les débuts dans l’enseignement, ça n’a pas non plus été tout seul.
    Mais, peu à peu, on apprend à faire avec ses particularités : j’aurais sans doute eu le prix du prof de français empathique, s’il avait existé ! Et j’ai adoré mon métier.
    Bref, à 65 ans, quand je regarde en arrière, je pense que je ne m’en suis pas trop mal sortie et que j’ai eu de la chance.

    Très bonne journée,

    Solange

    PS Et j’apprécie énormément votre blog, pour les recettes et le partage, même si c’est la première fois que je laisse un commentaire.

  9. mamapasta 16 février 2020 à 00:23 #

    je suis juste prosopagnosique, dyslexique,dysorthographique, totalement incapable de m’orienter meme dans un lieu connu ( j’ai mis 10 ans à faire le tour des rues de mon village de 54 habitants), alors ça fait longtemps que j’ai renoncé à être  » normale » , bienvenue au club de ceux qui vivent dans un monde parallèle !

  10. Julie 17 février 2020 à 00:46 #

    Merci pour cet article ! Je ne commente pas beaucoup, parce que c’est un exercice qui n’est pas évident pour moi. Mais de temps en temps il faut bien se dépasser un peu. Je pense ne pas être neurotypique (mais pas Aspie non plus), je n’ai jamais vraiment creusé la piste, mais à chaque fois que je lis des choses sur le spectre autistique je trouve des bouts de moi dedans. Alors merci de t’être livrée dans cet article et d’avoir alimenté ma réflexion.

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