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Du féminisme quand on est mère

24 Mar

Bonjour !

Attention, aujourd’hui je vide mon sac. Alors c’est long et vous allez peut-être trouver que je me plains pour pas grand chose. Je ne vous oblige pas à lire, j’avais besoin de poser ma frustration quelque part.

Mes deux parents sont ingénieurs dans la même spécialité (la pétrochimie). Ils se sont rencontrés dans leur école d’ingénieur et on fait la majorité de leur carrière sur le même site industriel, tous les deux employés à temps plein. (Et quand j’étais petite j’avais décidé de ne pas devenir ingénieure car « rentrer à 18h30 a la maison, ça fait trop tard » quand on en part à 7h30. Ah, ah, ah… Bref.)

Je n’ai jamais su s’ils gagnaient le même salaire – ce serait logique, mais on sait que ce n’est pas un critère suffisant malheureusement. Par contre je sais qu’ils faisaient les mêmes heures, au point de généralement partager la voiture pour aller et revenir du travail. Mais une fois rentrés à la maison, je garde en tête l’image de mon père sur le canapé en train de lire le journal pendant que ma mère préparait le dîner. Puis ma mère débarrasser et faire la vaisselle pendant que mon père, mes deux frères et moi jouons aux cartes ou à un jeu de société.

Je pensais que c’était mon père qui refusait de participer aux tâches ménagères et je trouvais ça injuste. Alors à 16 ans, quand j’ai commencé à sortir avec Doudou, j’ai laissé passer quelques semaines puis quand j’ai vu qu’on s’entendait bien et que ça pouvait devenir sérieux entre nous, je lui ai dit, solennellement : « Il faut que tu saches une chose : je ne ferai JAMAIS plus de 50 % des tâches ménagères. Si ça ne te convient pas, il vaut mieux qu’on arrête là. »

Quand on a emménagé ensemble, on s’est partagé les tâches de manière bien égale, en fonction de nos goûts. A lui le nettoyage du sol, la vaisselle, la sortie des poubelles. A moi le nettoyage des sanitaires, la gestion du linge. A nous deux les courses, la cuisine et la (quasi absence de) bricolage et de nettoyage des vitres.

A la fin de nos études, j’ai préparé une thèse de doctorat en biologie et lui a pris un poste qui s’est rapidement révélé chronophage et à responsabilité car il a dû remplacer son chef. Il rentrait vers 20h30 le soir et recommençait souvent à travailler une fois rentré. Cette situation me permettait de faire de longues journées au laboratoire, ce qui est l’habitude des doctorants et des post-doctorants en sciences expérimentales : on est comme enchaînés à notre paillasse, toute la semaine mais aussi le week-end de temps en temps. C’est à ce moment-là que j’ai ouvert mon blog : pour réfléchir sur la vie qu’on voulait construire (à commencer par ce qu’on mange, un sujet qui a toujours été très important pour moi), pour avoir un projet qui avançait lentement mais sûrement (pas comme un projet de recherche) et pour occuper mes soirées en jouant à détourner mes connaissances en biologie expérimentale pour les appliquer à la cuisine végétalienne.

A l’issue de ma thèse, j’ai refusé de continuer dans la recherche académique. Et je salue bien bas ceux qui ont la vocation dans ce domaine. En ce qui me concerne, j’ai été rebutée par les horaires à rallonge, le petit salaire et la précarité à supporter pendant de longues années pour espérer avoir un poste dans lequel on restera très sous-payé par rapport au privé, avec une grosse partie administrative afin de chercher les financements nécessaires pour faire tourner le labo et une quête effrénée pour publier coûte que coûte. Sans compter que quand on a envie d’enseigner, on ajoute à ce plein temps, pour un salaire pas vraiment plus élevé, une sorte de mi-temps pour préparer et donner les cours et accompagner les élèves, ces tâches ne comptant en rien pour l’avancement de la carrière. Ce qui fait qu’on se retrouve à espérer les vacances scolaires pour avoir un peu plus de temps à passer au labo, alors la majorité des gens vont considérer que « tu es prof donc tu as plein de vacances (que tu passes évidemment à te tourner les pouces) ». Au milieu de ça, on peut arriver à jongler pour voir un peu ses enfants, ou avoir un peu de temps pour soi ou son couple, ou avoir un petit engagement citoyen. Au choix, hein, parce que même pour faire un seul de ces 3 choix il ne faut déjà pas beaucoup dormir la nuit. Donc moi qui voulais passer du temps avec les enfants (vous vous rappelez pourquoi je ne voulais pas faire le métier de mes parents ?) et avoir une petite implication citoyenne, j’ai passé mon chemin. Et vue l’insertion professionnelle des docteurs en biologie en France, même avec un ou deux post-doctorats, malheureusement, je me dis que j’ai bien fait de fuir.

J’ai donc suivi ma vocation d’enseigner en le faisant à plein temps au sein de l’Éducation Nationale. Mon salaire a tout de suite été meilleur, même s’il est resté inférieur à celui de Doudou. Cette différence s’explique par le fait qu’il avait un poste plus élevé, et elle n’a fait que s’accentuer par la suite car l’avancement de poste des enseignants se fait très lentement. A contrario, dans son corps (lui aussi est fonctionnaire) il doit changer de poste environ tous les 4 ans (pendant TOUTE sa carrière) mais son salaire progresse plus vite.

Quand je suis tombée enceinte (quelle expression !) du Béluga, je ne savais pas si je serais capable d’être une bonne mère. Et je ne voulais pas prendre de congé parental, par peur de me retrouver en tête à tête trop longtemps avec le bébé, mais aussi par peur de perdre le statut social qui va avec un travail classique. J’ai donc repris le boulot quand il avait 4 mois et demi, et j’étais fière de combiner ma reprise du travail avec le maintien son allaitement. Parce que pour moi le féminisme c’est avoir le choix d’être la sorte de femme qui nous correspond. Travailleuse et maternante à la fois, en ce qui me concerne à cette époque.

Avec Doudou, comme on travaillait tous les deux à temps plein, on a géré la fatigue des nuits hachées de façon équitable. Doudou, qui a le sommeil léger et beaucoup de mal à se rendormir, ne gérait pas les réveils nocturnes du Béluga (et moi je décidais de comment les gérer : avec du cododo, ce qui faisait que Doudou a souvent dormi dans la chambre du Béluga pour être tranquille). En échange, Doudou me permettait de faire la grasse-matinée le samedi et le dimanche jusqu’à 11h, en passant ces deux matinées avec le Béluga en dehors de l’appartement (sinon je n’arrivais pas à dormir). En ce qui concerne le temps passé avec le Béluga, sur le papier c’était censé être égal, mais en réalité c’est un peu moins équitable : Doudou l’amenait certes chez la nounou le matin (comptons large : 1h de soin) et c’est moi qui allais le chercher le soir à 18h et le gérais jusqu’au retour de Doudou, à 20h30. Je passais donc au minimum 1h30 par jour de plus que lui seule avec le Béluga. Et ce n’était pas simple car j’étais fatiguée et que j’aurais aimé me détendre ou travailler un peu pendant ce temps là… Côté tâches ménagères, on restait quasi à égalité, y compris pour la cuisine : le dimanche après-midi, pendant que je sortais le Béluga, Doudou cuisinait pour le début de la semaine. Et le soir, je cuisinais très rapidement en milieu et fin de semaine, en mettant le Béluga devant la télé…

Quand suis tombée enceinte du Pinto, je savais que Doudou allait obtenir un poste à Marseille. C’est chouette pour élever nos enfants près de la famille ! En fait, la proximité avec nos parents était de toute façon une condition que j’avais imposée à Doudou pour faire un deuxième enfant. Parce que seuls à Paris avec le Béluga, on ne faisait plus rien d’autre que joindre péniblement le boulot et la vie avec le Béluga, et une implication citoyenne pour moi (les associations dans lesquelles j’étais bénévole, y compris Saveurs durables que j’avais créée). Et j’avais suffisamment vu mes parents ne pas faire grand chose pour eux-même, leur couple ou la société pour là aussi avoir envie de faire les choses différemment.

En fin de grossesse, on a donc eu le bonheur d’emménager à Marseille. Le boulot de Doudou lui plait, le Béluga se fait chouchouter par ses grands-parents et accepte (donc ?) très bien la naissance de son frère, et moi je savoure la chance de m’occuper du Pinto un peu comme s’il était enfant unique, puisque le Béluga va a l’école et en plus passe souvent du temps avec ses grands-parents. Au niveau professionnel, par contre, ce n’est pas idéal. Même si ça fait 6 ans que je demande une mutation (en prévision de ce fameux temps de vie à Marseille) et que j’ai gagné assez de points pour espérer un poste, ça ne marche toujours pas. Je ne m’en plains pas, tout le reste roule tellement bien ! En plus, en France on a la chance de pouvoir prendre un congé parental, ce qui va me permettre d’avoir une rémunération pour garder le Pinto et faire tourner la maison : tâches ménagères, soins aux enfants, organisation des week-ends. J’assure désormais la totalité de la charge mentale de la famille (avec une grosse aide des grands-parents pendant la première année de vie du Pinto).

Avec Doudou, on a réorganisé les tâches domestiques pour maintenir un peu d’équité : il assure toutes les tâches administratives, il gère le Béluga le matin, on gère les enfants à égalité le week-end,  il fait la vaisselle, il repasse ses chemises et il prend sur son salaire pour payer 2h30 de ménage par semaine. Il a toujours un boulot très prenant, et travaille souvent une fois les enfants couchés. Il refuse autant que possible le présencéisme au travail et on la chance que son travail soit à 20 minutes de la maison. Il s’organise pour rentrer à 18h20 le vendredi pour que je puisse prendre 1h de cours de danse, les autres soirs il rentre vers 19h30. Moi j’ai mis en sourdine mon « 50 % des tâches ménagères » : j’accepte pour le moment d’être la femme au foyer qui prépare le dîner pour son mari, qui assure le ménage quotidien, l’entretien de fond de la maison, le changement des draps, la lessive, les rendez-vous médicaux et autres, qui fait dîner les enfants, qui connaît l’état des stocks de nourriture, vêtements et chaussures et arbitre quand il faut cuisiner, réparer, acheter, qui réfléchit aux idées de cadeaux pour les anniversaires, et qui déploie ses antennes pour évaluer l’état de chaque membre de la maison et arbitrer tous les choix du quotidien pour maximiser le bien être de tous et les finances du ménage.

Je sais ma chance d’avoir un mari qui soutient ouvertement et sincèrement  le féminisme, à son travail, dans les tâches ménagères, avec moi et dans ses paroles avec nos enfants, et qui me soutient moi, de manière quasi inconditionnelle. Je sais ma chance de bénéficier pendant au maximum 2 ans d’une rémunération pour gérer nos deux enfants et la vie de la maison (merci les impôts). Et en même temps aujourd’hui je suis lasse car malgré ma situation ultra favorisée à tous points de vue et ma vigilance continuelle, j’ai glissé dans la rupture d’égalité et surtout, ce qui est nettement plus embêtant, dans la rupture d’équité. Progressivement, en ayant un puis deux enfants, j’ai pris en charge plus de 50 % des tâches ménagères et perdu complètement l’égalité salariale d’avec mon mari, à niveau de formation égal, niveau d’implication domestique égal et fibre parentale égale.

Je sais qu’il me reste un moyen de rattraper ça : décrocher un boulot dans le privé de travailler d’arrache-pied pour gravir les échelons. En fin de carrière j’aurai alors probablement comblé l’écart avec Doudou. Mais entre temps, on aura piétiné notre vie de famille, notre vie personnelle et mon engagement citoyen. Suis-je prête à sacrifier ça ? Je ne pense pas. Mais alors comment éviter de perpétuer ce modèle où c’est la femme qui a la charge mentale, le majorité des tâches ménagères et du soin des enfants, et la plus petite rémunération ? (Sans compter la question du statut social.) Le problème est connu et je ne vois pas comment nous en sortir.

J’ai évidemment proposé à Doudou de prendre la 3ème année de congé parental à laquelle on a droit et qui doit dorénavant être prise par le second parent ou perdue, mais ol a refusé car il craint en la prenant de perdre le réseau qui lui est nécessaire pour rebondir tous les 4 ans, en particulier car il est plus difficile pour lui de trouver une succession de postes à Marseille qu’en région parisienne.

Alors on fait quoi ? On continue à partager les tâches domestiques de manière inéquitable tout en disant à nos enfants que Papa pourrait aussi bien s’en occuper que Maman – mais ne le fait pas en pratique ? Avoir des valeurs féministes ou avoir des enfants, à l’heure actuelle ce sont encore deux choix en partie incompatibles !

Et je ne parle pas du sexisme éhonté de la majorité des jeux, livres, dessins animés, vêtements destinés aux enfants ni des stéréotypes sexués transmis par la société dans son ensemble… (Ce matin, le Béluga en voyant les poils de mes jambes : « berk Maman tu as des poils », ah mes poils je vous en reparlerai plus tard, là aussi c’est une longue histoire de femme).

PS : Si vous vous posez la question, je n’ai pas eu la mutation cette année non plus, car une partie des points que j’avais précieusement acquis m’ont été retirés àcause du fait que je suis en congé parental. Comme je tiens à ma vocation d’enseigner dans un lycée public, je reprends donc en septembre en région parisienne. Et pour ne pas avoir à vivre loin de mes enfants ou de mon mari, je reprends à mi-temps. Autant vous dire qu’en terme de salaire, je continue mon décrochage. Par contre côté tâches domestiques, Doudou va gérer quasi entièrement les enfants 2 soirs par semaine, ce qui est une bonne chose. Et bien sûr on croise fort les doigts pour avoir ma mutation l’an prochain.